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20 ans de combat au risque de l’incomplétude : les cyniques règnent en maître


A Jef, ami bien aimé.

Tu nous as quitté rapidement un soir de mars 1991 marqué au fer rouge par les deux fameux « H » et la main tendue du VIH comme récompense. Tes traits juvéniles, ta fragilité restent imprimés dans ma mémoire. Ton sacrifice n’a pas été vain. Les traitements sont finalement arrivés, accessibles en prime (sauf la diacétylmorphine), la RDR s’implante progressivement, le mépris se fait à bas bruit, le VHC est un tueur silencieux.

A toi tout seul, tu étais l’évidence : celle qui nous a donné la force de monter sur les barricades contre vent et marée. Des usagers de drogues bruxellois et des professionnels liégeois ont eu l’audace de mettre en place des dispositifs d’échange de seringues et d’offrir un espace d’accueil à ce qui paraissait un no man’s land politiquement incorrect. Les autres professionnels ont fini par suivre et soutenir, la loi encadrant ces pratiques n’est arrivée que 10 ans plus tard. Ces dispositifs se sont professionnalisés, multipliés et sont tant bien que mal soutenus par les autorités. Mais ce formidable mouvement est frappé d’immobilisme. L’œuvre est inachevée et le cynisme fait force de loi.

Sarah est morte seule la semaine dernière de ses « blessures » pour le dire proprement. Elle était chouette et pleine d’avenir malgré tout. Il y a un mois elle est passée au Médibus de DUNE. On lui a offert l’accueil, un café et du matériel stérile. Elle avait envie de se sentir au chaud, d’écouter nos conseils et de se détendre en sécurité (elle nous faisait confiance, c’est important). Problème : elle avait de la came en poche et un fameux besoin de la consommer. Et ce n’est pas permis : c’est interdit. Peu importe, les salles de shoot « clandestines » existent par dizaine à proximité. Elle a donc quitté le Médibus à vive allure pour se jeter dans le canal. Non je veux dire pour aller en bas dans le caniveau à hauteur du canal : elle s’est shooté parmi les détritus et la merde avec des compagnons d’infortune. J’aurai voulu revoir Sarah juste après : trop tard le lien était coupé. Aujourd’hui, il l’est définitivement.

Notre dispositif (RDR) souffre d’incomplétude. Je me demande à quoi ça sert ? (si ce n’est un peu de chaleur humaine, d’accord) .

Nos détracteurs nous ont parfois traité de cynique (« vous entretenez la toxicomanie », « vous créez un pôle d’attractivité », « c’est leur choix, ils n’ont qu’à s’abstenir », etc…). L’argument est éculé et régulièrement activé pour d’autres causes : fumeurs, réfugiés, SDF, … Un biais de confirmation en quelque sorte. Le cynisme c’est précisément l’inverse, tu le sais toi : un mélange déshumanisant de laisser-faire, d’hypocrisie, de peur, de perversion et de pouvoir. Comment imaginer prendre soin sans tendre la main et encadrer avec bienveillance ? Comment imagines-tu sortir de ton trou sans un fil rouge transitionnel ? La mort entre 25 et 45 ans est l’alternative proposée par les cyniques à votre « liberté ». De toute façon qu’importe : c’est plus rentable comme ça et vous êtes si peu nombreux et moins contagieux.

« 5 minutes de courage politique » : j’attends toujours depuis 20 ans. La RDR peut-elle s’affranchir de la loi ? Il est plus que temps ! Elle détient les arguments « evidence-based » légitimes. L’histoire nous apprend que la loi finira par suivre. Agir autrement est une participation active au cynisme ambiant.

Non ce n’est pas une fiction. Désolé Jeff de ne t’apporter la lumière.

Didier De Vleeschouwer
fondateur du CCLA
ex-Directeur de Dune-Clip
ex-Membre du CA de Modus Vivendi