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De la rechute au ré-apprentissage, notes du deuxième forum européen sur le Chemsex à Berlin


Précédé d’une journée de formation, le deuxième forum européen sur le chemsex a réuni quelques 200 professionnels deux jours durant, les vendredi et samedi 23 et 24 mars à Berlin. J’y ai participé en compagnie de Sandrine Detandt de l’Observatoire du sida et des sexualités et de l’équipe d’Aides menée par Fred Bladou et Stéphane Calmon, en sa double qualité d’administrateur de l’association française et de membre du conseil d’administration d’Exaequo. L’association belge de santé communautaire gay a en effet été désignée fin 2017 par un collectif inter-associatif dont Modus Vivendi, le projet LAMA, l’Observatoire du sida et des sexualités et Infor-Drogues pour piloter un projet de réponse au chemsex sur Bruxelles et la Wallonie.

Cela commence un peu à l’image de nombreuses conférences sur le VIH ou sur les droits LGBT. Une minute de silence pour les membres de la communauté gay, morts du fait d’une nouvelle « pandémie », le chemsex ou comme le veut maintenant la dénomination anglo-saxonne, plus scientifique, « sexualised drug use by Men having Sex with other Men (MSM). Il est en effet entendu par l’ensemble des conférenciers et en particulier les britanniques qui sont en tête de l’effort international (et de la conférence) que le phénomène concerne avant tout les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes. Le public, venu de Lisbonne à Moscou, est composé de professionnels issus principalement de la lutte contre le VIH, désormais au service d’un mandat plus large, celui de la santé gay et dans le cas présent, plus spécifique, « répondre au chemsex problématique » (responding to problematic chemsex), nouvelle urgence de santé publique. Ben Collins, « HIV survivor », chef d’orchestre des deux éditions du forum, fixe d’ailleurs le cadre de nos discussions dès le début de la conférence : il ne s’agit pas ici d’étudier le chemsex mais bien d’apporter une réponse à l’usage problématique des drogues en contexte sexuel. Si la première édition était celle de la « découverte du phénomène », cette seconde rencontre veut « apporter de l’espoir » et tentera tout son long de mobiliser les participants à faire, à répondre, à agir. Chaque intervention est d’ailleurs suivie d’un temps d’échange de même durée car « les experts sont dans la salle ».

Londres, Paris, Berlin, Amsterdam, Madrid et Zürich sont les villes les plus souvent citées. Ce sont elles aussi qui sont le plus armées en termes de projets associatifs : Mainline aux Pays-bas, Aides avec ses deux SPOT à Marseille et Paris, ses moments d’échange mensuels entre usagers et son groupe fermé facebook (info chemsex by Aides). Au gré des posters, finlandais, anglais, hollandais, on s’aperçoit aussi que le phénomène, essentiellement urbain, touche différemment les pays. Plus généralement, les données manquent pour en mesurer toute l’ampleur. C’est ce que soulignera un représentant de l’ECDC (European Center for Disease Control, l’appareil de surveillance épidémiologique de l’Union européenne) en concluant : « une problématique sans données est invisible, elle n’existe pas ».

On entendra souvent au gré des interventions, « je suis chemsexer », « chemsex graduate » (diplômé de chemsex ?) ou encore « chemsex veteran » histoire de rappeler s’il en était besoin le caractère tragique de cette guerre à laquelle on survit au mieux, on se bat ou on meurt. Au tragique, les chercheurs de l’Université de Manchester ajoutent du sordide en exposant leur étude sur le sexe contraint et le viol, parfois collectif, en (quasi) inconscience.

On parle beaucoup de « anecdoctal evidence », de « preuves anecdotiques » car les cohortes des quelques études présentées ne sont pas assez importantes pour tirer des enseignements définitifs. 39% des 272 patients d’un hôpital du sud de Londres rapportent utiliser régulièrement des drogues. Parmi ceux-là, 58% en contexte sexuel. Au top de leur classement, la méphédrone (79%), le GHB (62%), le crystal (50%). Pour 33%, il s’agit d’injection intra-veineuse. Pour 78%, d’une prise de drogues plurielle. Du point de vue du comportement, 61% des patients de l’hôpital universitaire St Georges qui consomment en contexte sexuel déclarent faire du sexe en groupe (contre 8,5% pour ceux qui n’en prennent pas). Les pratiques hard semblent aussi plus prégnantes (jouets sexuels 17% contre 1,7% et fist, 22 contre 1,9%). Enfin, l’étude quoique très limitée donnent aussi des tendances quant aux conséquences négatives auto-reportées par 71% des patients. 53% d’entre eux citent des conséquences sur leur santé mentale, sur leur travail (absence causée par leur consommation pour 37%), sur leurs relations de couples (33%). 21% indiquent des conséquences financières, 10% avec la justice. Enfin, 24% ont souffert une overdose et 23% ont dû être hospitalisés.

L’inclusion de questions sur les drogues dans le questionnaire que remplit chaque personne avant de se faire dépister pour le VIH en Suisse confirme quant à lui que le phénomène concerne avant tout les HSH : 7 ,7% des HSH indiquent avoir utilisé 4 des « chems » suivants (GHB/GBL, Ketamine, Crystal, méphédrone) contre 1,4% des autres hommes et 1% des femmes. 18,6% des patients indiquent avoir utilisé d’autres drogues contre respectivement 8,4% des autres hommes et 5,6% des femmes. On rappellera une nouvelle fois que ces statistiques ne concernent que des personnes ayant consulté une structure médicale. La publication des résultats de l’EMIS, l’enquête européenne sur la santé des HSH à laquelle ont répondu 130000 européens en 2017 devrait donner à lire des données hors contexte médical. Plusieurs conférenciers insisteront sur la nécessité de commencer à compiler ces données localement en s’inspirant des expériences existantes de manière à pouvoir les comparer. Et de répéter à l’envi : parlez systématiquement de sexe et de chemsex aux personnes visitant vos structures : « Are you getting the sex you want ? Are you using drugs ? Are you enjoying it ? »

Conférence inédite où l’on peut si facilement demander à ses voisins : « et toi, que prends tu ? Tu fais du chemsex ? ». Des moments de partage et de réflexion occupent aussi la moitié du programme. L’intention est claire : inspirer, outiller pour que chacun reparte avec des projets à mettre en place. Autre britannique, autre figure internationale de la réponse au chemsex, David Stuart, connu pour le documentaire polémique « Chemsex » (2015) est aussi l’un des créateurs des débats publics « Let’s talk about sex and drugs » où quiconque peut prendre le micro et parler sexe et drogues. Le concept repris en 2016 à Bruxelles par Exaequo et depuis animé régulièrement par un groupe auto-géré « Let’s talk about chemsex » existe aussi à Berlin depuis deux ans. Jeudi soir, son édition bimestrielle animé par un médecin et un artiste queer a connu sa plus belle affluence avec près d’une centaine de personnes. Autre moment off programme, les « chemsex monologues ». Quatre acteurs racontent chacun le mauvais trip d’un gars de 19 ans, de sa participation à une partouze à l’ambulance. Le refus d’appeler les secours de peur d’être incriminé quitte à voir mourir un partenaire sera d’ailleurs un épisode cité à plusieurs reprises pendant la conférence.

Stuart qui officie à 56 Dean Street, la clinique gay la plus connue en Europe, présente à Berlin son chemsex care plan, un ensemble de questionnaires en ligne qui permettent à ses répondants de réfléchir sur leur consommation et de se fixer des objectifs de pause ou encore d’abstinence. Pour autant, il insiste, et avec lui d’autres conférenciers, sur le fait qu’il ne veut pas opposer, ni même parler de l’opposition entre les deux approches. « S’en sortir au moyen d’une pause ou par abstinence », « ne pas parler d’en sortir mais au contraire d’apprendre à maîtriser sa consommation » la décision doit être, ne peut venir que de l’usager mais on comprend que certains experts du secteur ont des avis très tranchés sur le sujet.

Au delà des prises de positions (« évitées »), on veut donc nous faire « faire, faire, faire ». Groupes de paroles virtuels ou physiques, info sur internet... il s’agit d’être identifié comme une ressource en cas de besoin, un interlocuteur non jugeant. De manière légère, on abordera les aspects psychologiques, les motivations : l’isolement, la solitude, la performance, une espèce d’avarice (« greed ») insatiable opposée au fait de développer des appétits sains (developing healthy appetites).

On prône une approche holistique et la conférence prend un tour un peu particulier quand on touche au bien être. Des associations berlinoise et madrilène proposent du yoga, des massages, de l’expression corporelle. Il s’agit pour tous de mettre en pratique l’axiome mainte fois répété : « from relapse to re-learning : passer de la rechute au ré-apprentissage. Ré-apprendre à vivre « sans », passer les moments de « craving » (désir insurmontable). Aides organise ainsi ses groupes de parole le mardi soir, le jour le plus dur après un weekend marathon, Stuart aide ses patients à identifier les moments de « craving » pour qu’ils mettent consciemment en place des parades pour « être occupé à autre chose » quand le désir de drogues se fait tyran.

Des parades et réponses multiples qui vont de l’organisation de moments de bien être et de convivialité à des dispositifs d’urgence médicale et au programme « 12 steps », en bref, c’est bien là la réponse multi-sectorielle que nous aura proposée la conférence berlinoise en nous remettant à chaque fois au centre du dispositif et en rappelant à chacun sa responsabilité face à la détresse d’une partie de notre communauté.

Par Stephen Barris, coordinateur à Exaequo, Bruxelles

Le programme de la conférence
Philippe Batel : « Il y a un déni dans la communauté gay sur les dangers du chemsex » (Libération)
David Stuart
Chemsex Care plan (En français)
Bande annonce Chemsex (Vice – 2015)
Le feed de l’événement sur facebook
Programme 12 étapes